Parfum de Fleurs : Episode 4 (fin)

on avr4 2010

18h05

J’ai l’impression que chaque minute qui passe est la dernière. Pourtant, la suivante arrive pour assister à ma lente agonie. L’horloge murale me regarde de ses yeux invisibles et sa forme rectangulaire change. Les deux cotés s’étirent vers le haut pour finalement former une bouche dont les chiffres digitaux sont autant de dents que ce sourire carnassier possède pour me dévorer.

Je ferme les yeux, je n’ose plus les rouvrir. Je sens que l’horloge s’est décrochée du mur pour s’approcher. Je vais finalement mourir englouti par cette horloge qui me regarde depuis si longtemps en se moquant !

Alors que j’ose jeter un coup d’œil, l’horloge a repris sa forme originelle, mais je sais qu’elle me surveille. Je me promets de m’en débarrasser quand tout ceci sera fini.

Adriana m’avait suivi à Paris. Nous avions emménagé dans le petit appartement que je possédais dans le quartier latin. Mes affaires ont rapidement pris de l’ampleur avec de bons contrats signés dés l’année suivante. Nous nous sommes mariés en mille neuf cent quatre-vingt deux alors que je commençais à bâtir une fortune dans le milieu de l’import-export. Ma femme n’a jamais apprécié mes parents mais elle a été malgré tout très touchée lorsque l’accident d’avion est survenu, certainement plus attristée par ma peine que par leur disparition. Toutes ces années n’ont été que bonheur et voyages. Nous n’avons pas eu d’enfants, Adriana n’étant jamais tombée enceinte mais c’est un sujet tabou dans notre couple. Cependant, la situation a changé en début d’année depuis que…

J’entends un bruit de clé dans la serrure. Ce ne peut-être qu’Adriana. Soulagement. L’horloge est toujours en face à me regarder, mais elle n’en a plus pour longtemps. Dés que ce cauchemar se termine, elle part directement au paradis des horloges. Ou en enfer. D’ailleurs je pense que le miroir sur le même pan de mur va subir aussi un exil de mon appartement, je vois bien qu’ils conspirent ensemble à ma perte. Mais je serai le vainqueur, ma femme arrive…

18h20

Est-ce mon imagination qui me joue des tours ? J’ai pourtant entendu un bruit de clé dans la serrure il y a quinze minutes. Je pourrais aussi bien dire quinze heures. En tout cas, les assassins inanimés qui m’entourent semblent être décidés à se tenir tranquilles. Mais pour combien de temps ?

18h25

La porte s’ouvre. Je le sais, j’ai reconnu le grincement des gonds. Cela fait des mois que j’ai promis à ma femme que j’y mettrai un peu d’huile. Cette fois c’est la bonne, une ombre élancée entre dans l’appartement avant de disparaître lorsque la porte interdit définitivement à l’éclairage blafard du palier cette intrusion. Etrange, j’ai cru voir furtivement une petite forme suivre celle de ma femme.

Enfin la lumière bienfaitrice chasse le crépuscule qui s’est installé dans le salon. Adriana se précipite vers moi, elle s’accroupit, le visage inondé d’inquiétude alors qu’elle me demande de lui dire ce qui ne va pas, de l’affolement dans la voix. Elle a un léger mouvement de recul alors que sa main se pose sur le canapé humide prés de mon entrejambe. De la peur suivie de larmes, emplit maintenant ses yeux émeraude. Dieu que ma femme est belle, est-ce aux portes de la mort que l’on redécouvre les trésors que l’on a la chance d’avoir ? Mais bon, je ne suis pas mort, la situation n’a pas évolué. Ma femme se précipite sur le téléphone… enfin… Elle se retourne vers moi, intriguée. Pas de tonalité me dit-elle. Elle revient en deux grandes enjambées et s’accroupit de nouveau à coté de moi, farfouille dans son sac à main pour en extraire son portable. Elle pose sa main droite sur mon visage alors que les doigts de sa main gauche s’activent frénétiquement sur le clavier pour composer le numéro d’urgence. Je ne sens pas le contact de sa peau sur ma joue. C’est alors que je saisis un mouvement sur la gauche. Je force mes yeux pour voir ce qu’il en est. Une petite forme familière s’approche dans la pénombre. Adriana est toujours en train de se battre avec son clavier alors que je découvre Olga entrant dans mon champ de vision et se plaçant derrière ma femme. Quelque chose cloche alors qu’Adriana prie tout haut pour que quelqu’un décroche. Olga me regarde directement dans les yeux avec un sourire malsain avant de lever la main pour brandir le plus long couteau que j’ai jamais vu. L’horreur me saisit dans la seconde même ou je comprends ce qui va se passer. Elle abat son bras avec une rapidité déconcertante et enfonce profondément sa lame entre les omoplates d’Adriana. Ma femme pousse un petit cri aigu avant d’être pris de tremblement alors qu’elle se redresse dans une tentative pathétique pour attraper le manche du couteau qui dépasse. Du sang jaillit en gros bouillons par la plaie que la pointe de l’arme à ouverte dans sa poitrine en la transperçant de part en part. Je suis aspergé du sang de ma femme alors que j’ai l’impression de me noyer tant je commence à avoir du mal à respirer. Ma tête tourne, première sensation physique que je ressens depuis des heures. Des larmes emplissent mes yeux alors que ma femme s’effondre comme une pierre, morte. Je lève des yeux implorants vers Olga, la confusion dominant mes pensées.

- Tu croyais vraiment que tu allais me berner si longtemps ? trădător ! hurle-t-elle.

Je commence à sentir la colère m’envahir, cette folle vient de tuer la femme de ma vie !

- Et ne fais pas ton regard outré comme si c’était la femme de ta vie que je viens de poignarder, ajouta t’elle avec un sourire malicieux.

Je suis dans un cauchemar.

- Tu te rappelles il y a deux mois lorsque tu m’as contacté pour avoir un nouveau bouquet car tu pensais que le premier ne faisait plus effet sur ta femme ? Enchaina Olga. Tu me prends vraiment pour une vieille femme sénile ? Les parfums sont actifs à vie, c’est pour une autre femme que tu m’as demandé ce bouquet. Jamais mon fils n’aurait agi de la sorte. Tu ne mérites plus de vivre, VEI MURI ! rugit-elle.

Les images de Jenny m’envahissent une seconde, cette secrétaire de la succursale d’Anvers que j’ai séduite et avec qui j’ai trompé ma femme. Adriana est morte et j’allais mourir aussi pour une aventure avec une presque inconnue… Le poids de la culpabilité s’abat sur moi alors qu’Olga s’approche avec le couteau, agitant la pointe près de mon Å“il droit. Je veux hurler mais je ne peux pas, je ne sens pas ma bouche, mes lèvres, ma gorge…

18h25

La porte s’ouvre. Je le sais, j’ai reconnu le grincement des gonds. Cela fait des mois que j’ai promis à ma femme que j’y mettrai un peu d’huile. Horrible sensation de déjà vu. Je suis toujours sur ce canapé, dans l’incapacité de bouger et je crois que je suis fou. J’entends les talons des chaussures d’Adriana qui s’approche alors que la seconde précédente, son cadavre se vidait de son sang sur moi. Est-ce que j’ai rêvé ?

Elle allume la lampe sur le petit meuble asiatique prés de l’entrée de l’immense salon. Je suis toujours sonné et les images de sa mort me hantent. Je ne comprends pas, je suis sûr que je ne dormais pas. Elle se rapproche doucement, sans précipitation alors qu’elle a déjà dû m’apercevoir. Peut-être croit-elle que je me suis endormi sur le canapé. Adriana entre enfin dans mon champ de vision. Elle a l’air si triste en me regardant mais ne montre aucun signe d’affolement. J’ai envie de la supplier d’appeler les secours mais elle reste en face de moi, l’air résigné.

- Je suis désolée me déclare t’elle avec des débuts de sanglots dans la voix.

Moi aussi chérie je suis désolé, mais ne me laisse pas comme ça. Pourquoi est-elle juste stoïque devant moi, comme si j’étais déjà mort au lieu de me porter secours ? Une brume d’incompréhension m’envahit, ou alors je dors encore. Non je ne dormais pas et je ne suis pas plus dans les bras de Morphée qu’il y a dix minutes quand elle est morte devant moi tuée par Olga.

C’est alors que je saisis un mouvement sur la gauche et que la silhouette d’Olga se poste à coté d’Adriana. Je veux lui crier de fuir loin de cette vieille folle, je ne sais pas par quelle hallucination je l’ai vue mourir devant moi mais je ne pourrais pas revivre cette atrocité.

Je ferme les yeux, je ne veux plus rien voir, je crois que je veux mourir.

- Tu croyais que tu allais tromper ma petite fille et t’en tirer à bon compte ? dit Olga d’une voix de vieille femme qui fait la morale à un gosse dont le ballon de football vient d’atterrir dans son jardin

- Bunica ! la coupe Adriana. Je ne veux pas…

- Ce n’est pas à toi de décider, trancha Olga. Il mérite la mort, c’est toujours comme ça que nous avons réglé les problèmes de famille.

Mon regard saute de la vielle femme à la merveilleuse beauté qui partage ma vie depuis si longtemps. Des pensées aussi farfelues qu’aiguisées transpercent mon cerveau. Et si c’était moi qui avais respiré un bouquet pour tomber amoureux d’Adriana ?

- Tu as trahi ma petite fille ! Tu as déshonoré sa famille ! rugit Olga.

Je remarque à ce moment qu’elle ne tient pas de couteau mais une rose. Une simple mais magnifique rose noire. Je veux me recroqueviller, devenir tout petit et disparaître dans le canapé mais je ne peux toujours pas faire le moindre mouvement. Je sens que mes yeux rentrent dans mes orbites pour échapper à cette folle qui tend la rose sous mon nez. Ma vue se voile et je sens que mon âme se pervertit et se met à brûler à mesure que les effluves inodores pénètrent mon organisme. Mon âme hurle de terreur alors que les ténèbres m’envahissent…

18h25

La porte s’ouvre. Je le sais, j’ai reconnu le grincement des gonds. Cela fait des mois que j’ai promis à ma femme que j’y mettrai un peu d’huile…

Je jette des coups d’œil affolés à droite et à gauche comme un renard traqué qui n’a plus de possibilité de fuite alors que la meute de chiens l’encercle. Olga et Adriana ont encore disparu. Je veux partir, me lever de ce foutu canapé et fuir cet enfer. C’est peut-être cela, je suis mort et condamné à avoir l’esprit torturé pour l’éternité. Je rassemble le peu de lucidité qui me reste pour essayer de faire le point alors que j’entends les talons des chaussures d’Adriana sur le parquet. Elle se rapproche. Ok, j’ai trompé ma femme avec une jolie mais insignifiante secrétaire. Pourquoi ? Je n’en sais absolument rien, j’ai juste été obsédé par elle jusqu’à ce que je la possède. Une semaine après je n’y pensais déjà plus mais c’est maintenant que les remords m’assassinent.

Je perçois la silhouette d’Adriana et je ferme les yeux. Je ne sais plus quoi penser : Vient-elle me sauver, me tuer, me torturer ? Est-elle vraiment là ?

- Chéri ? demande t’elle d’une voix inquiète. Je ne bouge pas d’un cil. Oh non ! Chéri ? insiste-t-elle.

Je me risque à ouvrir les yeux, j’ai imaginé ma mort et elle vient enfin me secourir.

- Ah ! j’ai cru un instant que j’avais mal dosé, ce qui ne m’est jamais arrivé en trois siècles.

Mes oreilles me font défaut. Et sous mes yeux, la longue chevelure de ma femme rapetisse, la teinte noire de jais s’éclaircit pour devenir grise. Sa peau se crevasse de rides alors que son corps tout entier semble fondre pour se métamorphoser en une petite Adriana, beaucoup plus âgée, un peu voutée. Même ses vêtements se transforment en une robe de tissu solide et moche, un châle recouvre maintenant sa tête et ma jeune et belle femme est devenue en moins de trois secondes… Olga…

C’est plus que ce que mon esprit peut endurer, mon conscient s’enfuit de mon être et mon inconscient ignore que j’ai fait l’amour tant d’années avec une femme mystique ou sorcière ou peu importe, vieille de trois cent ans. Je ferme les yeux sans le commander, en sachant que jamais plus je ne les ouvrirai.

18h25

La porte s’ouvre. Je le sais, j’ai reconnu le grincement des gonds. Cela fait des mois que j’ai promis à ma femme que j’y mettrai un peu d’huile…

Dans un quartier chic de Paris.

Dans un grand appartement tout aussi chic.

La boucle de la folie s’installe.

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3 excellent Responses

  1. 1 Sylvain Says:

     

    on avr4 10

    Voilà l’excellente fin que j’attendais !
    Non pas que je devinais ce qui allait se passer, non non.. mais j’étais sûr que la nouvelle avait un très bon potentiel, ce que tu as démontré !
    L’horloge murale, et l’heure implacable prennent toute leur dimension dans cette dernière partie. L’histoire passée et les pensées du personnage principal se rejoignent dans l’action présente pour donner la situation finale tragique et magnifique.

    Donc bravo, je ne regrette pas d’avoir voté pour celle-ci ;-)

    Continue comme ça !

  2. 2 hystérydoria Says:

     

    on mai4 10

    C’est la première fois que je te lis Q et j’avoue que j’ai tout lu d’une traite car tu a réussi à m’immerger dans ton histoire « fantastique ». Fantastique au niveau du genre et également dans ta manière de traiter les choses, les descriptions et des détails passionnant comme l’heure scandée ou les aller et retours (Flashback) que tu exploite avec brio car c’est un exercice difficile d’habitude. Bravo.
    Quelques minutes après avoir fini de lire ton histoire il m’en reste un goût sucré dans le cerveau et des images d’une série que j’adore qui est « La quatrième dimension » remonte à la surface.
    Je parle de la version originale en noir et blanc. La plupart des épisodes étaient concis, efficace et la fin très souvent était surprenante. Les scénarios laissaient rarement deviner le final. Tout comme dans « Usual Suspect » ta fin ma cueillie et j’adooooore cela.

    Alors, merci M. Q et prochainement je dégusterai tes autres nouvelles.

    Hysté « Ne touchez pas votre téléviseur… »

  3. 3 Mr Q Says:

     

    on mai4 10

    Merci Hysté ^^

    J’écris mes histoires exactement comme un épisode de série télévisée en fait et mon doux rêve serait justement de bosser avec une équipe de scénariste sur un concept de série TV fantastique à la twilight zone ou outer limits ^^

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